Je pense que c’est important pour moi, quand je m’approche de personnes avec qui je veux travailler, de pouvoir expliquer pourquoi j’ai envie de travailler avec elles. Et donc de pas cloisonner les dimensions scientifiques; c’est pas des objets d’étude pour moi, mais c’est des personnes avec qui je vais avoir des conversations qui vont nous amener peut-être à développer des projets de recherche plus formels.
Bonjour, mon nom est Baptiste Godrie. Je suis sociologue, professeur à l’École de travail social de l’Université de Sherbrooke. J’ai été formé dans un centre de recherche sur les inégalités sociales à Montréal et ça m’a amené à m’intéresser à la participation des citoyens, des usagers, aux enjeux de reconnaissance de savoirs, de leurs savoirs, mais aussi de savoirs de professionnels. Donc, qu’est-ce que c’est déjà les savoirs qu’ils possèdent, qu’ils détiennent, comment ils sont mobilisés? C’est quoi les rapports de pouvoir qui président à leur reconnaissance, à leur validation dans différents milieux?
J’ai travaillé dans le champ de la santé mentale où je me suis posé la question de la reconnaissance des savoirs issus du vécu de personnes avec des problèmes de santé mentale dans différents espaces, notamment vis-à-vis du corps médical. Et actuellement, plus spécifiquement dans le champ de la lutte contre la pauvreté, je m’intéresse aux savoirs issus du vécu de la pauvreté et de la mobilisation, de la reconnaissance de ces savoirs dans le cas de politiques publiques de lutte contre la pauvreté.
Alors la manière de différencier les différents savoirs, c’est tout un débat en ce moment, puisque ce sont des frontières qui sont mouvantes et les frontières actuelles ne sont pas celles qu’il y avait il y a une vingtaine d’années ni il y a une cinquantaine d’années. Donc c’est avec l’émergence de cette catégorie de savoirs expérientiels, ce qui se produit, c’est que il y a des savoirs qui étaient invisibles ou qui n’étaient pas reconnus comme des savoirs, qui étaient davantage jugés comme du folklore, de la tradition, des anecdotes, et aujourd’hui, on les considère comme des formes de savoir à part entière. Donc, on va dire, il y a une transformation du statut épistémologique de ces savoirs. Ceci étant, il y a des luttes de pouvoir dans cette reconnaissance de ces savoirs, et une des premières confusions qu’on voit le plus souvent, dès lors qu’on essaie de caractériser les différents types de savoirs, c’est d’avoir une conception qui est clivante ou essentialisante de ces savoirs, comme si les universitaires avaient des savoirs scientifiques, les premières personnes concernées avaient des savoirs expérientiels et les professionnels, par exemple de la santé et des services sociaux, avaient des savoirs professionnels. Et je pense que c’est une vision qui recrée des silos, qui crée des catégories et de l’antagonisme, qui est une vision très simplificatrice de la réalité. Dans les faits, ces différents types de savoirs se retrouvent à parts égales et inégales à l’intérieur de chacun, chaque acteur. Et si on prend par exemple la question des savoir-faire qu’on développe pour résister à la domination ou à l’oppression, savoir négocier avec le pouvoir, savoir se protéger de la violence, et donc savoir bricoler pour contourner le pouvoir, bien c’est des savoirs qui sont expérientiels, qui sont des savoirs fragiles, qui sont des savoirs parfois informels, parfois échangés dans un cadre de porte et qui sont transversaux aux différentes catégories.
Alors, dans mon champ de recherche, la santé et les services sociaux et la lutte contre la pauvreté, il y a beaucoup de pratiques d’intervention qui n’auraient pas pu être mises sur pied sans la contribution des savoirs des personnes premières concernées. On pense à la réduction des risques, à des approches de santé communautaire, aux sites de consommation supervisée, dans le champ de la santé mentale, à la gestion autonome de la médication, aux groupes d’entendeurs-entendeuses de voix. Ce sont des façons d’intervenir qui partent des préoccupations des personnes, de la manière dont elles définissent, conçoivent la réalité, et répondent à leurs propres besoins. Et on a dessiné, entre guillemets, avec elles des solutions institutionnelles pour répondre à leurs besoins. Mais en même temps, cette question-là de la contribution des savoirs expérientiels à des façons d’intervenir ou à la science, elle est aussi, à un certain niveau, elle me questionne parce que pour moi, elle pose aussi la question inverse, comment les recherches sont-elles ou non pertinentes pour les groupes? De quelle manière les recherches sont pertinentes pour les groupes? Et qu’est-ce qu’on peut faire en dehors de nos logiques de carrière, où on doit publier dans des espaces entre pairs, qu’est-ce qu’on peut faire pour travailler à rendre nos recherches les plus pertinentes possible?
En recherche, on a souvent l’habitude, quand on étudie les méthodologies de recherche, de parler de collecte des données, de récolte des données. Et en fait, c’est un langage qu’il faut interroger. C’est un langage qui paraît évident, mais en fait, qu’est-ce qu’on fait quand on se tourne vers des personnes, on recueille des témoignages, des histoires de vie et en quelque sorte, on les prend, on va les analyser et on en produit quelque chose d’autre. Et, premièrement, est-ce que, à qui ça appartient, ce qu’on produit? Quelles sont les opérations de traitement scientifique des données et comment on le restitue aux personnes? Parce qu’il y a des personnes qui peuvent se sentir qu’on approprie, on s’approprie leur parole pour en faire nos carrières. Et donc cette réflexion sur l’extraction des données, le traitement des données, c’est au cœur de mes réflexions actuelles. Et une des voies pour résoudre ces dilemmes-là, c’est d’engager la conversation avec les personnes avec qui je fais des recherches. Donc aujourd’hui, quand je suis sollicité pour faire de la recherche ou quand je m’approche de groupes, que ce soit dans le champ de la santé mentale ou dans le champ de la lutte contre la pauvreté, c’est d’avoir un dialogue sur aussi les attentes vis-à-vis des projets de recherche. Il y a des attentes, parfois, de reconnaissance, de légitimité des pratiques et des savoirs qui sont détenus et les gens veulent garder parfois le contrôle sur ce qui est dit et qui est fait. Et donc ça nous engage à nous comme universitaires à réfléchir aux moyens de soutenir la participation des personnes au processus de recherche, à trouver des moyens matériels, des moyens financiers, à poser la question : qui possède les données? Voulez-vous participer à l’analyse, et si oui, comment on peut vous soutenir? Et ce qui est intéressant, moi je le vois déjà en une quinzaine d’années, c’est qu’on n’enseigne plus en sciences sociales comme on enseignait peut-être qu’il y a 15, 20 ans. Et aujourd’hui, les méthodologies de recherche en sciences sociales sont enseignées en mettant ces questions-là au cœur de l’enseignement et de la formation. Pas assez à mon goût, moi je pousse pour qu’elles soient encore plus présentes en sciences sociales, à la maîtrise et au doctorat. Parce que pour moi, c’est problématique uniquement de parler de collecte de données ou de récolte des données. Il faut parler de coproduction des données avec les personnes.
Dans ma pratique de recherche, la science et l’éthique sont complètement liées. L’éthique, on l’a parfois réduite à une éthique formaliste de consentement ou de personnes qui sont en situation vulnérable, et puis il faut faire attention à ça, mais c’est pas de ça dont il s’agit. C’est toutes les réflexions sur les dilemmes, les paradoxes, par exemple le fait d’aller recueillir, documenter des savoirs expérientiels qui sont fragiles, qui sont parfois très, qui contestent l’ordre établi, peuvent amener à un plus grand contrôle et une surveillance des personnes. Et donc si on n’a pas discuté des savoirs qu’on expose, des savoirs qu’on, et auprès de qui on expose ces savoirs, bien on est pour moi dans une pratique de recherche qui est pas éthique, il faut pouvoir en discuter. Donc le scientifique et l’éthique dans ces questions de savoirs qui touchent à la dignité des personnes, à des enjeux vitaux dans certains cas quand on parle de groupes sociaux marginalisés, doivent être vraiment de plus en plus, à mon sens, discutés. Ça veut pas dire qu’on peut pas produire de la recherche critique qui n’est pas participative, mais qui peut aussi être en dialogue avec ces communautés. Donc il y a pas nécessairement besoin de s’engager dans une longue recherche participative pour avoir ces dialogues, ces conversations avec le terrain, à mon sens. Et voilà, je pense que c’est un beau chantier, pour tout chercheur en sciences sociales que de s’adresser à ces questions.