Si je vais être en contact avec mes collègues en Asie ou en Afrique du Sud, qui trouvent les mêmes types de situations d’asymétrie que j’observe en Amérique latine, il faut passer par l’anglais.
Je suis Pablo Kreimer. Je suis sociologue, chercheur du Conseil national de la recherche scientifique en Argentine, directeur du Centre Science, technologie et société à l’Université Maimónides à Buenos Aires et professeur de sociologie à l’Université nationale de Quilmes. Moi, je travaille beaucoup sur le rapport entre la science hégémonique et la science non hégémonique. Et en fait, il y a des rapports de, il y a des asymétries entre la recherche, disons, hégémonique, qui se fait dans les labos les plus importants, aux États-Unis, en Allemagne, en Angleterre, en France, et les élites des pays moins développés comme le Mexique, l’Argentine, le Brésil, en Amérique latine, l’Afrique du Nord, l’Afrique du Sud.
Il faut tenir compte qu’on a un système scientifique globalisé, que ce soit à cause des revues où on publie, qui sont des revues globales, que les thèmes de recherche traversent les régions et les contextes nationaux, qu’il y a de plus en plus de fonds, de financements de la recherche, qui est transnationaux également. Le cas en Europe, c’est bien évident, mais c’est aussi le cas des États-Unis, des diverses fondations privées, mais aussi des établissements publics comme le National Institute of Health, le NIH, des États-Unis, qui finance de la recherche un peu partout au monde. Et donc ça c’est un premier constat, on est dans un système global. Et c’est un système globalisé qui s’est imposé au fur et à mesure que l’anglais devenait la langue dominante. Et ça, c’est pour les sciences, disons « dures » : physique, la biologie, la chimie. C’est clair que là il y a pas de discussion, c’est l’anglais.
Pour les sciences sociales, là il y a un problème. Parce que il y a des concepts qui sont très, très fins dans la langue d’origine et que c’est très difficile à traduire. Et donc, on voit que il y a toujours une permanence des langues nationales pour les sciences sociales, mais, il y a une tendance à marcher sur deux jambes et appuyer en même temps la langue nationale, français, espagnol, portugais, arabe, et en anglais. Et ça on le voit, on voit que ce qu’on peut appeler le « leader » de chaque discipline, ils publient à la fois en français/en anglais, en espagnol/en anglais, en arabe et en anglais, parce qu’en fait ce sont des publics qui n’accèdent à ces savoirs que en passant par l’anglais. Il y a un sociologue français qui s’appelle Michel Callon qui a dit : il y a un « point de passage obligatoire » et en fait l’anglais devient un point de passage obligatoire. Dans les sciences sociales, il y a aussi des sous-communautés. Pour les économistes, il y a aucun doute, ils publient en anglais parce que leurs interlocuteurs sont en anglais. Pour d’autres disciplines comme la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, je pense qu’on va, qu’on avance avec les deux stratégies, parce que, en fait, ce sont deux publics différents. Ce sont deux interlocuteurs différents. Les sociologues qui publient, ou les anthropologues, ou les historiens, qui publient en espagnol, ils sont lus par une large communauté latino-américaine et en Espagne également en espagnol.
Il faut dire que, quand on publie en anglais, on élargit finalement les interlocuteurs et on peut trouver quand même des régularités qu’on ignorait. Ça m’est arrivé il y a une vingtaine d’années, j’ai été invité, j’habitais en France, et on m’a invité à faire des conférences à Alger et on m’a demandé de parler de l’Amérique latine, qui était mon sujet, et j’expliquais un peu la situation des sciences, de développement des sciences en Amérique latine. Et je finis la conférence et il y a quelqu’un qui s’est levé, il m’a dit : « Est-ce que vous vous moquez de nous? » « Mais non, pas du tout. Pourquoi vous dites ça? » « Parce que vous dites que vous parlez de l’Amérique latine et en fait vous êtes en train de parler d’exactement la situation de la science dans le pays de l’Afrique du Nord, que ce soit l’Algérie, la Tunisie ou le Maroc, c’est exactement la même situation. » Et là, si j’avais pas la possibilité de communiquer, dans ce cas en français, mais si c’était en Égypte, j’aurais dû le faire en anglais. Et on pouvait trouver des régularités, des situations qui sont très comparables, et si on élargit notre univers, bien on va enrichir nos recherches également. Donc je pense que il faut faire les deux stratégies. C’est très conservateur de dire : « Je ne fais que en espagnol », ou en français dans le cas des pays francophones. C’est très conservateur parce que on réduit l’univers des discussions et de s’enrichir. Et à la fois c’est bien de ne pas abandonner la langue maternelle pour continuer à produire dans cette langue. Donc je pense que c’est ça la stratégie.